Histoire d’un quartier :
Le haut Combrit

Une gare et sa voie ferrée, une route départementale particulièrement fréquentée, le quartier du Haut-Combrit trouvait là les raisons de sa vitalité. Territoire très excentré de la commune, loin de sa mairie et de son clocher, il a gardé longtemps sa différence.

Pour ses habitants, la commune voisine de Tréméoc avait de nombreux attraits. De longues années, ses enfants, par bandes, avaient fréquenté son bourg et son école, ils s'étaient côtoyés dans son église pour le catéchisme du jeudi, la messe et les vêpres du dimanche. Six ou huit ans à s'asseoir sur les mêmes bancs, à se hâter sur les mêmes chemins, cela vous fait des attaches... En ces temps, où il était bon de se sentir de "quelque part", Combrit paraissait bien lointain et le pays du haut gardait ses distances.

Un dimanche des années soixante, le quartier se déclara "Commune libre" avec maire et adjoints. Les festivités furent belles, de la gare à Ti Robin. Etait-ce un mouvement d'humeur ou simplement l'envie de s'amuser entre soi ? La fête devint annuelle et se perpétua quelques années, elle marqua l'apogée du dynamisme de Laë Combrit.

Après 1960, la mutation fut rapide, la gare fut abandonnée, le rail perdit sa raison d'être. Le trafic routier avait rendu caduque la circulation par rail, le combat était inégal... Notre chemin de fer est devenu chemin de randonnée pour le plus grand plaisir des amoureux de la nature et des sportifs, la maison de gare restera le dernier témoin d' une époque riche de souvenirs et d'enseignements.

LA GARE, POLE ATTRACTIF ET ECONOMIQUE,

En ces mois de plein été et de début d'automne, autour de la gare, l'effervescence était à son comble. La saison des pommes de terre battait son plein. Du plus loin que l'on put voir, chevaux et charrettes occupaient terres-pleins, chemins et routes.

Dans la cour des marchandises et aux abords, ce n'étaient que hennissements et piaffements, grincements de roues, roulements de voix, cris, appels, sifflets. Les wagons béants se répartissaient le long des voies de garage, les sacs pleins s'y engouffraient dans des nuages d'une poussière âcre et noire. Les charrettes se vidaient, les hommes luisants de sueur courbaient le dos sous le poids des sacs, dans un va-et-vient jusqu'au wagon où d'un mouvement d'épaule ils laissaient tomber leur chargement. Le plus souvent, la manoeuvre se faisait dans le rire, avec une plaisanterie, ou un encouragement pour la femme qui, à l'intérieur, avait la tâche de décharger les sacs. C'est à peine si on la distinguait dans l'ombre du wagon, elle-même avait la couleur de la terre et cette poussière qui voletait, qui collait, qui étouffait rendait plus torride encore la chaleur régnante.

Ainsi, aux portes des wagons se succédaient les chargements tandis que repartaient les charrettes vides et grinçantes.

L'effervescence était grande, les chevaux s'impatientaient, les hommes attendaient, plaisantant et s'interpellant. On se retrouvait entre amis ou voisins, on croisait un parent, une vieille connaissance. C'était pour tous l'occasion de renouer autour d'un verre et le bistrot de Laouig était juste là, à deux pas. L'ambiance y était enfumée et bruyante, mais le ton était bonhomme: chacun se réjouissait, la récolte n'était pas mauvaise, les prix ne décevaient pas. La salle ne désemplissait pas, Marie versait à boire, les verres se levaient, s'entrechoquaient, le vin était frais à ces gorges asséchées. Au comptoir, les bouteilles se vidaient: si le soleil et les wagons étaient au rendez-vous, une demi-barrique pouvait couler.

Et, sur les routes, vers Combrit, vers Tréméoc, la file des lourdes charrettes attendait. Ni les chevaux, ni les hommes ne marquaient leur impatience, la bonne humeur était de mise. Au carrefour de Ti Robin, les maisons Bernard et Corcuff avaient comptoir ouvert.

C'était le temps de gloire de la pomme de terre, la gare était le pôle d'attraction. C'était le temps de nos grands-pères.

ACTIVITES EN HAUT COMBRIT

En ces années-là, de 1930 à1960 environ, l'activité dominante, celle dont découlaient toutes les autres était, comme dans toute la région, l'agriculture. On comptait alors dans ce territoire qui enserrait la voie ferrée et qui groupait les terres s'étendant de chaque côté de la nouvelle voie express environ trente-cinq exploitations agricoles. Ces fermes , pour la plupart, modestes et de faible étendue, nourrissaient cependant une grosse population.

La richesse principale était bien sûr la pomme de terre: pommes de terre de consommation et pommes de terre fourragères. Nombreux étaient les commerçants qui en vivaient. Quatre ou cinq entrepôts s'ordonnaient autour de la cour de la gare, trois autres le long de la route: c'était là que s'entassaient les pommes de terre en attente de départ, là que les fermiers s'approvisionnaient en engrais et autres produits chimiques.

Le quartier comptait trois débits de boisson-alimentation: Kerveillant à la Gare, Bernard et Corcuff à Ti Robin, en bordure de la route de Quimper. Ces deux derniers se concurrençaient: la maison Bernard avait l'avantage de " faire" aussi boucherie, plus tard même, elle deviendra l'arrêt obligatoire des cars assurant la ligne Quimper-Pont L'Abbé. A leur commerce les frères Corcuff ajoutaient une menuiserie et plus tard un atelier de carrosserie.

Plus haut, sur la route de Pont L'Abbé, le hameau de Laë-an-hent présentait une particularité, on y fabriquait des colliers pour chevaux. C'était avant l'ère du cuir. Le matériau utilisé et tressé était le roseau dont il existait deux variétés: l'une très résistante mais dure et tranchante, l'autre large à tête brune moins robuste. On y confectionnait aussi les paniers et "baskodenn" indispensables à la récolte des pommes de terre.

HISTOIRE VECUE

Dans la petite gare, le train s'arrête. Un homme en descend. Un homme de la ville, cela se voit à son habit, à son aisance. Il n'est pas d'ici, l'endroit lui semble étranger.

Après un regard aux alentours, il traverse la salle des voyageurs et se retrouve dans la cour devant le bâtiment. Là, une voiture - une Juva Quatre - l'attend. Le chauffeur est au volant, il ouvre la portière, l'homme s'installe, referme la porte. Quelques minutes s'écoulent, la conversation s'est engagée. Sur un signe de l'étranger, la voiture démarre et lentement se dirige vers la route de Quimper. Du café voisin, des hommes sont sortis, sans mot dire, ils regardent passer l'automobile. Ils ont reconnu le conducteur, ils l'ont salué. Celui-ci très attentif à son volant n'a pas détourné la tête.

La voiture poursuit son chemin, on dirait qu'elle accélère avant d'entamer la côte. Au sommet, juste avant la dernière maison, la flèche indique qu'elle va tourner à gauche. Elle s'engage et entre dans le champ bordé de talus où hier encore, deux vaches broutaient l'herbe. La voiture longe habilement la haie, freine, s'arrête. Le moteur même a fait silence. Sur un signe du passager, l'homme au volant fait à nouveau ronfler le moteur, la Juva Quatre redémarre et repart pour un dernier tour.

La voiture est maintenant à l'arrêt. L'homme de la ville a sorti de sa sacoche un imprimé, il paraît satisfait. Le conducteur a un large sourire, les pointes de sa moustache se relèvent, il vient d'obtenir son permis de conduire. C'était avant les années 30... Le voyageur du train reprend le chemin de la gare.

Leçon de choses

La vapeur d'eau, ça précipite
La fuite échevelée des trains
Ca fait bouillir la marmite
Aux heures où s'installe la faim.

Sachez donc qu'elle est bénéfique
Cette fureur en fins morceaux
Qui projette les transatlantiques
Vers les espaces tropicaux.

Ce début de siècle héroïque
Illumina mes yeux d'enfant
J'en ai la saveur nostalgique
Malgré la glissade des ans.

Ces bouts rimés sans prétention ont été écrits dans les années 60-65 par un paysan-poète dont la ferme et les champs flirtaient avec la voie ferrée. Il était né à Combrit en 1908 et y est décédé en 1986.

LE TRAIN, HORLOGE DES JOURS

La voie ferrée avait pour nous son côté pratique: nous n'avions pas l'angélus, mais nous avions le train. C'est lui qui rythmait nos journées. Il nous réveillait à l'aube, nous pressait à dix heures, nous appelait à midi. Dans les champs, à l'heure où la fatigue et la faim nous tenaillaient, il était notre sauveur : nous le surnommions le train du goûter "an tren merenn vihan" ou "an tren konfitur"

JEUX D' ENFANTS

Comme pour tous les garçons de la terre, la voie ferrée pouvait devenir la plus belle aire de jeux. On pouvait y faire l'équilibriste "à qui tiendrait le plus longtemps", au concours du plus bel objet : la plus lisse, la plus ronde; la plus grande pièce de monnaie, le couteau le plus tranchant, capable après avoir été une simple pointe, de couper ou de peler une pomme volée.

Mais, gare à l'oeil courroucé de Madame le chef de gare. Il était interdit de mettre des objets sur les rails.

FEUX DE BROUSSAILLES

Il n'était pas rare, quand l'été se faisait brûlant, que la végétation en bordure de la ligne prenne feu. La locomotive lâchait fumée et étincelles et l'herbe sèche s'enflammait. Les foyers étaient vite éteints : cheminots et riverains étaient vigilants.

Plus tard, au désagrément du feu succéda une nuisance bien plus sérieuse: ce fut la période où les herbicides et autres pesticides se répandaient généreusement tuant et polluant plantes et cours d'eau.

LE MARCHE NOIR

La guerre et les Allemands étaient en pays bigouden. Les trains ne perdirent pas leurs habitudes. Au contraire, le trafic s'amplifia, le train des voyageurs reprit du service pour le confort de ses habitants.

Les toutes premières années, la ligne ne fit pas parler d'elle. A la gare, descendaient parfois d'étranges individus porteurs de valises. C'était le temps du "troc", du "marché noir" devrait-on-dire. Ils apparaissaient dans les cours des fermes et disparaissaient vite à l'intérieur des maisons. Sur les tables de cuisine s'étalaient, au gré des besoins, chaussures tissus ou vêtements.

Eh oui! En ces périodes de pénurie, la campagne était à la mode! Et c'est ainsi qu'on se mettait à fréquenter des parisiens, des gens de la ville. Robes et pantalons, chaussettes et souliers, essence et charbon se transformaient en beurre, oeufs, pommes de terre ou cochon.

LA CACHETTE

Les cheminots, les conducteurs de trains n'étaient pas en reste. Pour une motte de beurre, quelques kilos de pomme de terre, vous aviez la surprise de découvrir dans l'herbe haute des talus une ou deux briques de charbon... Mais, attention, un troisième larron pouvait se mettre de la partie et ... disparu le précieux combustible!

SABOTAGES ET TREN BILI (TRAINS DE GALETS)

Plusieurs attentats avaient eu lieu sur la voie Quimper-Pont L'Abbé. Il fut décidé que les hommes de la commune seraient requis pour la surveillance. Un calendrier fut établi et le roulement se faisait quartier par quartier.

Les abords de la ligne devenaient dangereux; nuit et jour, les trains roulaient dans les deux sens: ils transportaient les galets de Tréguennec pour la construction du Mur de l'Atlantique. Le chemin de fer avait maintenant un intérêt stratégique et, de plus en plus, on redoutait les sabotages et les représailles qui suivraient.

Au printemps de 1944, alors que les Allemands se retiraient, la gare fut le théâtre d'un attentat: une explosion fit sauter poteau et fils téléphoniques.

La peur s'installa, les nuits devinrent agitées. Les trains passaient et repassaient, s'arrêtaient parfois, manoeuvraient sur la voie de garage, attendant que passe le convoi qui venait de Quimper. Derrière les volets clos, les esprits en éveil accompagnaient le sourd halètement des locomotives...

APRES-MIDI DE TERREUR

C'était un dimanche, un radieux après-midi d'été, une nouvelle se répandit dans tout le quartier: les Allemands perquisitionnaient les maisons et déjà, des haut-Combritois avaient été arrêtés.

On disait cette rafle consécutive à la mort d'un soldat allemand tué par les résistants sur la route de Quimper, à la hauteur de Mael-Corroac'h.

Chacun voulait savoir. Le quartier de la gare, y compris Kerbernès, Méjou Mine, Kervay et Ti-Robin n'avait pas été visité.

Vers le soir, les nouvelles étaient alarmantes. Dans les fermes de Frout-Gwen, Kerlevian, Kerlosquet, Méjou-Mell, tout avait été mis sens dessus dessous, les armoires vidées, la literie jetée par les fenêtres. Et ce que tous redoutaient avaient eu lieu: une quinzaine d'hommes et de femmes avait été emmenée, les uns vers Pont L'Abbé et l'école Saint Gabriel, les autres vers Quimper et l'école Saint Charles de sinistre réputation.

La solidarité s'organisa. Les vaches furent traites, les cochons, chevaux, poules et lapins nourris.

Les otages de Pont L'Abbé furent très vite relâchés, les hommes envoyés à Quimper rentrèrent plus tard. Tous étaient sains et saufs.

UN COLIS COMPROMETTANT

L..., marin de commerce de Sainte Marine, s'était rendu à la gare de Combrit-Tréméoc. Un avis de la SNCF l'avait invité à prendre livraison d'un colis.

Le chef de gare - une dame - d'un air confus et un peu amusé, lui désigna l'objet en question: une caisse de bois légèrement détériorée, humide d'un liquide à l'odeur fortement alcoolisée et ... anisée. "Voulez-vous faire une demande de dédommage- ment ?" demanda la brave femme. J... n'en demandait pas tant, il avait déjà échappé à la douane... Mieux valait courber l'échine et mettre à l'abri le précieux chargement!

 

Notre siège social : Kilien 29120 - COMBRIT Tel : 02.98.56.45.00
e-mail : arbannour@free.fr webmaster : alain.breut@laposte.net